Allez jouer dehors!

Il faut voir le fjord du Saguenay du haut des airs au moins une fois dans sa vie. Et quand je dis du haut des airs, je ne parle pas de 30,000 pieds, assis dans un Boeing, non, non… De 1,500 pied, à peine au-dessus des sommets, tellement près que l’on pourrait s’imaginer qu’il ne suffit que d’avancer la main pour toucher la statue de la Palestinienne, Marie, qui ouvre ses bras protecteurs sur le piton du Cap Trinité…

Finalement, le regard que l’on porte sur une chose, sur un fait, un moment, est une question de point de vue, une question de cadrage… Ce matin, dans mon quotidien préféré, deux  articles biens torchés: le premier nous apprend que la gauche à tellement pollué le rire qu’il se situe maintenant à droite et que l’on attrape automatiquement la bouche croche lorsque vient le moment d’éructer une blague salace, scabreuse ou politique et que de jouir d’un cerveau cynique est maintenant de mauvais goût: autant l’acteur que le spectateur est prisonnier de cette industrie perverse qui nous empêche de sourire, tout simplement.

L’autre article, corolaire du premier pour peu que l’on s’y penche, brosse un tableau tout aussi sombre de notre situation humaine, j’en cite la conclusion:«Ne vous donnez surtout pas en spectacle dans la rue (on parle ici des évènements de Toronto, c’est moi qui précise), légitimant ainsi la domination spectaculaire. Car si le pouvoir préfère agir en secret, il a tout intérêt à ce que sa contestation soit publique; que les artistes…opposent à ce pouvoir une indignation aussi inoffensive que naïve*».

Voilà. Tout simplement… et tout cela dit en nous servant du Guy Debord réchauffé; on a les références que l’on peut. Mais qu’est-ce que c’est que cette ontologie du renoncement? Il faut absolument aller jouer dehors! La peur d’avoir peur est-elle maintenant si vaste, si profondément ancrée en nous que l’artiste doit se taire pour manger, ou du moins se nourrir? Sortir, et même si le politique prends appui sur l’artiste et son œuvre, sur le quidam et sa parole pour assoir ses velléités autoritaires, le jeu n’est pas et ne sera jamais un leurre, mais bien un mouvement nécessaire aux soubresauts de notre conscience collective, un ensemble de gestes libérateurs qui nous définit, nous transfigure et donne à notre genre sa couleur, son humanité.

Peu m’importe si ma blague est trop osée, si ma manifestation tourne au vinaigre; le silence et l’absence de ce mouvement, de cette parole ou de ce geste causent des torts irréparables et indiquent irrévocablement le début d’une mort annoncée. Et lorsqu’un découragement momentané survient, allez voir le travail du grand Artiste, le seul, le premier, à 1500 pieds, histoire de mettre les choses en perspectives. Ou encore, sortez un bon blanc de la cave, au frais sur  un sashimi de thon rouge aux quatre épices (grains de moutarde, aneth, sésame et pavot, seulement d’un côté, cuit à l’unilatéral) sur des asperges sautées avec un filet de réduction de balsamique, et voilà… Déguster le tout en contemplant le fait que vous mangez une espèce en voie de disparition, et souriez…

*Maxime Catellier, Le Devoir, p.A7,  jeudi, 8 juillet 2010

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