Oka et le racisme ordinaire

Alors qu’avec mon ami Stanley Péan nous étions à la plage de Cormier, en Haïti, pour le tournage de mon film «Carnets d’un black en Ayiti» (1997), un épisode de la vie quotidienne des habitants du lieu suscita chez les membres de l’équipe un certain émoi, pour ne pas dire une réaction épidermique… Le propriétaire terrien, riche seigneur mulâtre de l’endroit, Dieu de son domaine, un hôtel cinq étoiles pour touristes blancs évidemment,  agacé par les va-et-vient des enfants du village voisin à la limite de sa plage, lâcha sur eux ses chiens, deux molosses qui ne demandaient pas mieux que de se farcir un petit bout de jambe fraiche avant le souper.

Devant notre incompréhension face à ce geste somme toute brutal, geste en contradiction directe avec nos belles valeurs occidentales (j’ai presque envie d’écrire canadiennes, mais je me garde une petite gêne), notre guide de l’époque, journaliste et pourvoyeur à ses heures, nous indiqua avec un haussement d’épaules que même si ce geste était raciste, il avait au moins le mérite d’être clair…«Pas comme chez-vous, où le racisme s’exprime différemment, est beaucoup plus sournois…» comme si le racisme était plus acceptable s’il ne se cachait pas sous de faux prétextes et de belles intentions: si tu envoies chier quelqu’un, au moins fais-le dans sa face…

Cette semaine on a fait grand cas, du moins dans les médias, du vingtième anniversaire de ce qu’il est maintenant convenu d’appeler la crise d’Oka. J’aurais volontiers choisi une autre épithète, du genre: escarmouche, bataille, troubles (ah non, trop flou ça), la guerre d’Oka un coup parti. Parti en fait un coup, qui tua le caporal Lemay et la victime en fut notre démocratie et notre dignité humaines. On assista à un excellent show de télé, pardonnez ma franchise, je le dis comme je l’ai vécu; les excès d’un bord (le bon peuple lapidant les voitures Mohawks) comme de l’autre ( le détournement d’un vrai problème par des bandits masqués et mafieux au profit du profit) et comme tout bon spectacle (merci Debord) nous eûmes même droit à un match de lutte grand-guignolesque: dans le coin gauche Lasagne, mafieux de 300 lb qui fait un combat de «qui rira le premier» avec le petit soldat Cloutier, 90 lb mouillé…

Finalement, rien ne fut résolu, c’est toujours le statu quo à Oka et Kanawage; les contrebandiers s’en mettent plein les poches et on rêve toujours de golf à Oka. C’est drette ça, le racisme ordinaire: c’est le racisme du mou. On aime mieux prétendre que le problème n’existe pas, qu’il ne faudra jamais s’assoir avec les premières nations et parler une langue commune, une parole métissée, pour en arriver à une entente commune et négociée… Non, on aime mieux se dire tout bas «crisse d’indien» ou «sale blanc», s’ignorer pendant que ceux qui tirent profit de la situation nous manipulent comme des marionnettes… S’assoir, ne rien dire, maugréer, se parler dans le dos, langues sales…

C’est ça le racisme du mou, du faible, du peureux, le racisme ordinaire…

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2 commentaires pour Oka et le racisme ordinaire

  1. bren dit :

    Vive le métissage!

  2. Félix Faucher dit :

    C’est mon post préferé jusqu’à maintenant, je ne suis pas certain de ma position par rapport à ce que tu soulèves, si j’aime mieux le racisme mou, dur ou saignant, mais c’est bien articulé et la réconstitution des évènements d’Oka est amusante. Vingt ans déjà? C’était mon troisième été au Québec !

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