Les comédiens

On vit beaucoup par habitude. On prend des plis, comme on dit. Et on le fait dans les petites choses comme dans les grandes. Par exemple, quand je me lève, j’ai une routine bien établie, à laquelle je déroge le moins possible, pour ne pas me perdre, par souci d’efficacité ou peut-être parce qu’elle me conforte dans la grisaille du matin. Aussi, mon attitude face à un stimulus extérieur donné est souvent, en fait presque toujours, la même. On ne se refait pas ou mal, avec difficulté en tous cas…

Si je perds de l’argent, un contrat, une bourse, j’ai presque toujours la même réaction. Si je rencontre quelqu’un que je ne connais pas, je réagis souvent de la même façon. Devant la bonne nouvelle comme devant l’adversité, j’ai établi, au fil des ans, un pattern réactionnel dans lequel je suis confortable; c’est une façon de se protéger, on ne se réinvente pas la vie durant. Cela s’applique aussi à l’échelle d’un groupe, d’un peuple, d’une nation. C’est ainsi que l’on tirera à gros traits le portrait d’une communauté: les Français sont chialeux, les Américains baveux, les Allemands parlent forts, les Québécois sont… je vous laisse le soin de mettre ici l’épithète de votre choix…

Alors que j’assistais à un colloque dans la ville haïtienne du Cap, sise au nord-ouest de l’ île d’Hispanolia, je fut frappé (le mot est faible) par la propension qu’ont les Haïtiens à l’enflure verbale. Attention, il ne faut pas confondre logorrhée et amour du joli mot. Ce qui distinguait un orateur de l’autre était la brillance, l’emphase, la joliesse qu’il mettait à tourner ses mots, à trouver la phrase qui en jetterait le plus, en un mot, à faire de l’effet. C’est effectivement là un des traits de caractère de l’Haïtien: peut importe ce qu’il dit dès lors qu’il le dit avec finesse, avec classe, avec superbe; l’orateur haïtien est avant tout comédien, il porte ses mots comme un manteau de grand soir, ce sera souvent son seul habit…

Hérité d’une longue habitude, les comédiens se rassemblent autour du cadavre encore chaud qu’est Haïti aujourd’hui. Dix milliards de dollars sont en jeu, ce n’est pas rien, c’est la banque centrale, le pactole, la terre promise; c’est le pouvoir. Et en Haïti, le pouvoir, c’est tout. Alors tout un chacun d’ergoter, qui en faveur d’élection qu’il magouillera, l’autre contre évidemment: ça lui laisserait une chance, et encore un troisième qui tente de ressortir le curé des boules à mites et de le faire rentrer dans l’île, Dieu sé la fami…

Tous ces comédiens, tous ces acteurs débonnaires qui se positionnent pour la reprise de la pièce, qui joueront chacun leur rôle, un rôle d’habitudes, un rôle appris au fil du temps, dans l’éternel recommencement du drame shakespearien qui se joue en Haïti depuis la nuit des temps Quelle tristessePour ne pas oublier, relire Graham Green et son livre interdit: «The Comedians» et pour tenter d’oublier, quand ça fait trop mal, un peu de Barbancourt…

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