Ras-le-bol

Je me souviens m’être assis sur le bord du trottoir et avoir éclaté en sanglots. J’avais 40 ans à l’époque et, comme on dit, I was no spring chicken. De la violence, de la pauvreté, de la misère, on en voit en quarante ans; le regard est rarement sélectif. Assis au bord du trottoir, à Bir-Zeit, une petite ville de Cisjordanie, en Palestine, on venait de me raconter comment un homme s’était fait tuer par des colons israéliens (illégaux, il me faut le mentionner) puis comment on lui avait défiguré le visage; la profanation d’un corps est une offense grave chez les musulmans.

Après trois mois en Terre-Sainte, après trois mois de guerre, de violence au quotidien, de couvre-feux, de harcèlements, de barricades, de Kalachnikovs, d’hélicoptères, de cortèges funèbres, j’avais atteint mon point de fracture. J’ai cassé. Le lendemain, avec mon équipe de tournage, on se repliait sur Tel-Aviv et deux semaines plus tard, qui m’ont semblé une éternité,  j’étais à la maison.

Étrangement, ce n’est qu’à la lecture d’un commentaire de mon ami Nico, sur Facebook, que j’ai fait le lien entre cette crise et d’autres moments semblables de ma vie. Nico, fier musicien, vivait dans un quartier relativement «dur» de Montréal. Tout à coup, la semaine dernière, au moment d’expliquer en ligne les raisons de son déménagement, Nico pète les plombs. Il explose et expose à tout va les vicissitudes de la vie en bas de la côte: les bagarres à la fermeture des tavernes, les cris, les coups, les putes et leurs pimps, les piqueries et les junkies, les morts-vivants et les trépassées. Nico, lui-même surpris par ce qu’il qualifie (assez élégamment, je dois dire) de crotte nerveuse, s’excuse auprès de son lectorat. De quoi s’est-il excusé? De sa fracture, de son ras-le-bol, de sa fragilité humaine.

Ce n’est pas tant les évènements ou leur nature qui nous pousse à l’éclatement; l’humain, machine à haut potentiel d’adaptabilité est bâti pour pouvoir en prendre. Ce n’est pas non plus la gravité ou le lieu de l’évènement qui lui confère une résonance; un meurtre à Montréal vaut bien un meurtre en Palestine. Non.

Ce qui déclenche l’overdose, c’est de comprendre notre impuissance devant l’injustice, c’est de constater que nous n’y pouvons rien. Et se savoir impuissant, constater notre faiblesse devant la tragédie, voilà ce qui devient à la longue insupportable.

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4 commentaires pour Ras-le-bol

  1. Nahka dit :

    Pierre, y font du bien, tes passages!

  2. sonja Mazerolle dit :

    Merci… Maudite violence. Je me console en sachant qu’un petit être va naître bientôt, mon petit enfant, et que, j’ose rêver, il ou elle nous amenera la paix. Les enfants sont l’avenir. Mais à voir les ‘news’… Merci pour tes mots.

  3. Yannick l'aviateur imaginaire dit :

    Notre devoir de gitan du ciel est de créer du beau et du bien. C est notre but ultime.

  4. jacques leduc dit :

    plaisir à lire tes textes, Pierre

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