Le voleur de tomates

Depuis quelques années déjà, j’ai pris l’habitude de me faire un potager urbain, dans ma cour arrière de Rosemont. J’ai tout d’abord retourné la terre sur laquelle poussait du mauvais gazon, inégal et famélique, délimité ses contours à l’aide d’un muret de pierres et, au fil des ans, la mauvaise terre est devenue riche à force de composts et fumiers de toutes sortes, d’un peu d’engrais et de beaucoup de sueur; un jardin, ça prend le temps que ça prend.

Chaque printemps, à la manière d’un rituel, car il y a une part de sacré à faire vivre les choses, je choisis ce qui logera dans mon lopin de terre et évidemment, la tomate y est inévitablement reine. Cette année, des roses et des rouges, je me les réserve pour des sandwichs, j’irai au marché quérir les italiennes pour mes sauces hivernales. À la mi-juillet, je mesure déjà l’ampleur de mon échec ou de ma réussite: les plans portent leurs fruits verts qui commencent déjà à virer au rouge. Je peux aussi deviner laquelle sera la première à être mangée et à partir de ce moment, les attentions se multiplient, dans l’attente de la tomate promise: la première est spéciale, c’est celle que l’on aime entre toutes, elle est la victoire de l’homme sur le temps; les autres n’en sont que des redites, que des doubles finalement.

Avant hier, la tomate désignée était à son apogée, quasi prête, je la voyais déjà dès le lendemain dans mon assiette. Le sort en voulu autrement: au moment de faire mon tour quotidien du jardin, je constatai avec horreur que la tomate de toutes les tomates n’était plus là! Je me mis à la recherche d’un quelconque vestige de repas d’écureuil, mais non, je du me rendre à l’évidence. Moi qui ne cadenasse jamais ma cour arrière, je du constater avec tristesse qu’un voleur était passé.

Qu’est-ce qu’une tomate? Qu’est-ce qu’un vélo, une caméra, des CD ou une télévision? Ce n’est pas tant l’objet que la manière: un vague sentiment d’intrusion; une prise de contrôle par un autre sur un pan de notre vie mêlé à un sentiment d’injustice et d’impuissance… Le soir venu, le cadenas qui n’avait pas servi depuis longtemps reprit du service. Mais quel est donc ce rapport que j’entretiens avec les choses? D’où vient donc ce besoin de les définir par la propriété? Mes tomates, ma voiture, ma maison. Pourtant, rien de tout cela ne me suivra dans la mort… Mon égo est-il à ce point possessif qu’il me fait me sentir violé à la suite de ce qui n’est ni plus ni moins qu’un transfert de titres?

Ce soir, j’enlèverai le cadenas. Tous les Roms et les Tsiganes de la terre, tous les écureuils de ce monde pourront venir prendre des tomates et manger à leur faim.

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5 commentaires pour Le voleur de tomates

  1. Dafne dit :

    C’est une bonne idée, celle de se faire idée que le notre c’est un espace à peine emprunté par Pachamama.

  2. François Dupuis dit :

    Proudhon a raison: la propriété, c’est du vol.
    OK, un pied de tomate est un moyen de production.
    Mais, j’espère que tu continues à fermer à clé les portes de ta maison.
    Protéger mon intimité fait partie de ma liberté, comme mon identité.
    Pas d’effraction, pas de remboursement d’assurance.
    Ce n’est pas drôle de se sentir nu comme un ver.

  3. man dit :

    j’aime ce billet évidemment xx

  4. Jo dit :

    Et on fini toujours par avoir trop de tomates ce qui nous amène à en donner aux voisins.

  5. Jean-Guy dit :

    Quelle belle exemple que cette tomate dérobé, il y a longtemps en amérique (avant le débarquement des Français et des Anglais ) les Amérindiens n’avaient aucun sentiment d’appartenance et ni de possession pour tout ce qui était matériel ou naturel. Tous les objets et toutes les terres appartenaient à tout le monde, il n’y avait ni voleur ni volé, imaginez la confiance de ce peuple envers autrui. C’est un penser si bien, non?

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